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Sport et Immigration

Le sport, entre modèle d’intégration culturelle et vecteur de repli identitaire

Le sport est souvent vu comme modèle d’intégration culturelle. Idéalement, il engendrerait une situation d’égalité des droits et devoirs entre nationaux et étrangers, et le club sportif aurait alors le devoir de reconnaissance institutionnelle des particularités culturelles. Il est aussi fréquemment entendu que le sport n’est pas la solution à tout, notamment à la question de l’intégration. On peut en effet considérer qu’il existe un processus naturel par lequel les différents groupes ethniques finissent par partager une culture commune et par lequel les immigrés abandonnent progressivement leur modèle culturel d’origine au profit des standards de la société de destination. 

Malgré tout, le sport, par la pratique qu’il induit et le spectacle qu’il produit, revêt potentiellement une dimension en phase avec le phénomène d’acculturation. Il est un instrument favorisant la compréhension mutuelle, la communication et la convivialité, un moyen de lutter contre les différences. Ces rôles sont même accentués par le langage corporel qui surmonte les barrières de l’oral et proposent une activité à laquelle tout le monde peut participer. Cette idée est d’ailleurs largement ancrée dans l’agenda politique comme en témoignent les nombreux programmes d’insertion par le sport mis en place par les gouvernements successifs en France ou ailleurs dans le monde. En même temps, il est facile de le constater, le sport n’est pas toujours exemplaire en ce qui concerne l’éthique et la promotion des valeurs. Il peut amplifier les antagonismes, déchaîner la violence entre pratiquants ou spectateurs, et déboucher parfois sur le repli identitaire. La conception compétitive du sport peut aussi générer des modèles de pensée et de comportement loin de susciter les valeurs d’égalité, de convivialité et de partage.

Ce ne serait donc pas le sport en lui-même qui produirait des valeurs d’intégration mais sa conception et son usage. Quelques exemples peuvent nourrir la réflexion et permettre de juger la capacité d’intégration morale et sociale du sport ou au contraire sa tendance à éloigner les cultures et à retracer les frontières.

1998 - 2010 : le grand écart

L’étendard « Black-Blanc-Beur » avec en fond le portrait de Zidane projeté sur l’Arc-de-Triomphe… Ce 12 juillet 1998, l’équipementier officiel de l’équipe de France ne réalise pas seulement un coup de pub, il « markete » un fait établi, une vérité, une histoire de « notre » foot : du « polonais » Kopa à « l’italien » Platini jusqu’au génial fils de harki célébré ce jour-là, l’équipe de France de foot est d’abord une affaire de mixité et d’intégration.

Un peu plus d’une décennie plus tard, pour une descente de bus avortée et une grève médiatisée en mondovision depuis l’Afrique du Sud, le modèle vole en éclat… On le sentait venir, les slogans ne sont pas faits pour durer, seulement pour masquer des vérités ou l’essentiel… Quelques relents populos, un peu d’opportunisme politique, quelques analyses journalistiques à la va-vite transforment l’idéal de mixité en repère de racailles et de sales gosses, voire de gang mafieux.

L’intégration : une affaire de sport mais aussi de génération

Une image d’Epinal nous renvoie sans cesse la symbolique de l’immigré qui réussit par sa seule volonté de s’en sortir. Néanmoins, il est nécessaire d’examiner les conditions sociales qui favorisent ou freinent l’accès des individus à tel ou tel sport et les facteurs sociaux qui expliquent la réussite d’une infime minorité d’entre eux. Le football, de par son universalité et son fort développement, a été le sport le plus enclin à recevoir les acteurs des classes populaires. Pratiqué à l’origine par l’élite de la société, il s’est ensuite répandu dans les catégories inférieures. Le paternalisme d’entreprise en a alors profité pour en faire un moyen d’encadrement et d’éducation des salariés. Cela a été le cas pour la première génération d’immigrés dans le Nord et l’Est de la France (en particulier les italiens et les polonais).

Les vagues d’immigrants qui ont ensuite gagné la France à partir des années 1960 se sont dirigées vers d’autres lieux de concentration du prolétariat, en l’occurrence les ZUP et les grandes banlieues. Ces conditions nouvelles n’ont pu être favorables à l’émergence d’une élite sportive issue de l’immigration. D’abord l’anonymat propre aux grandes villes implique que le club sportif n’est plus au centre de la sociabilité locale. Ensuite, le rôle du sport dans l’intégration des immigrés a évolué devenir presque contradictoire. Si un enfant possède quelque talent dans la pratique sportive, le sport peut rapidement devenir l’endroit et le moyen d’une assimilation au groupe. Il n’est plus stigmatisé à l’école ou dans son quartier, le sport renverse la norme. En parallèle, le club n’est plus le support institutionnel d’une identité collective fondée sur l’origine : le joueur est seulement recruté et intégré pour son talent.

Patriotisme sportif et fausse mixité

On dit que pour celui qui veut vivre un évènement sportif dans toute sa globalité, c’est-à-dire dans toute sa passion et ses excès, quoi de mieux qu’un derby romain (AS Roma/Lazio), milanais (AC Milan/Inter), stambouliote (Besiktas/Galatasaray) ou argentin (River Plate/Boca Juniors) en football ou une bonne tragédie grecque (Olympiakos/Panathinaikos) en basket. L’enceinte sportive récupère alors son identité historique, celle d’une l’arène.

Le phénomène est assez paradoxal. Le public ne semble faire qu’un autour de son club, de son quartier, transcendant toutes les différences qu’elles soient sociales ou culturelles. On assiste à un rituel fondé sur des métaphores guerrières et des provocations verbales avec pour seul but de renforcer la cohésion du groupe populaire hanté par la crainte d’être dépossédé de son exutoire. En même temps, la notion même de public n’a guère de sens. Des clivages sociaux peuvent quand même apparaître, notamment lorsque l’enceinte est plus grande et plus moderne : les classes populaires se rassemblent dans les virages, les classes supérieures préférant les tribunes centrales voire les loges vitrées et protégées. On peut même observer, dans le cas du rugby par exemple, un découpage plus fin où les spectateurs se regroupent par quartier, collège ou entreprise.

L’intégration déguisée, un alibi moral et financier

Pour faire la promotion et favoriser le développement de sports secondaires dans leur périmètre, des pays comme le Danemark n’ont pas hésité à démarcher puis naturaliser des coureurs de fond kenyans ou comme la République tchèque ou la Finlande à créer de toutes pièces des ligues de basket composées majoritairement de joueurs étrangers. Cette pratique est déjà bien répandue en dans beaucoup de sports Europe comme le démontrent les cas des joueurs brésiliens dans le foot, des joueurs américains dans le basket, des joueurs canadiens dans le hockey… sans compter ceux qui deviennent à terme éligibles pour les équipes nationales.

L’épisode le plus caricatural est certainement celui du Qatar. Depuis quelques années, dans une logique d’exposition du sport de haut-niveau et une volonté de reconnaissance au niveau international, ce pays a créé ex-nihilo des équipes de sport collectif à base de joueurs étrangers à l’occasion de leur participation à des compétitions mondiales (handball, football,…). Le résultat est ambivalent : d’un côté, une réussite sportive indéniable au regard du niveau de départ mais un phénomène d’isolation et de rejet de la part des locaux qui se sentent dévalorisés.

Ce dernier constat est remarquable. Le sport, au lieu de favoriser l’intégration des cultures, nourrit au contraire le sentiment de repli identitaire tant au niveau des nationaux que des étrangers, ces derniers apparaissant comme des mercenaires à la merci du moindre mécène ou sponsor.

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Billet d'humeur

Esthétisme et efficacité, le grand écart ?

A l’heure où les notions d’efficacité et de productivité sont affichées comme les valeurs et idéaux-types du travailleur moderne, quelle place reste-t-il à l’esthétisme, la pureté ou encore l’innocence ? Cette question du « peut-on faire beau et efficace à la fois » a depuis longtemps dépassé le cadre de l’entreprise. Elle a, par exemple, été soumise au monde de l’art et de ses dérives mercantiles. L’univers du sport, soumis aux contraintes marchandes et aux obligations de retour sur investissement mais aussi tributaire des phénomènes d’incertitude et d’aléas, se prête également bien à la question.

Le tennisman Roger Federer, dont certains pensent qu’il a atteint la perfection du geste sans sacrifier à la victoire, en est le parfait exemple. Notre bon Roger dont on a encore du mal à esquisser les limites tant physiques que psychologiques, serait donc l’archétype du sportif moderne, celui pour lequel la beauté du jeu serait actionnable dans la performance extrême.

Mais c’est surtout en discutant avec un ancien international de rugby que l’idée de ce billet d’humeur m’est venue. Si j’ai bien suivi : le French Flair, fleuron rugbystique du Made in France, serait le contraire de la recherche d’efficacité, une sorte d’instinct, une prise de risque à la fois inconsciente et réfléchie. Et justement, depuis quelques années, les experts de tous bords considèrent que ce French Flair est révolu, mort et enterré… Il est d’ailleurs difficile de leur donner tort, si ce n’est de considérer qu’une partie de bourre-pifs dans un pub écossais ou l’agression d’un grand gaillard par sa table de nuit révèleraient une autre forme d’instinct mais dans une dimension plus primaire et désespérante.

Si maintenant on étudie le jeu des All Blacks, modèle de suprématie rugbystique incontestable et incontesté, on constate que la pratique est dénuée de prise de risques, au sens où chaque initiative, chaque mouvement est théorisé, calculé, maintes fois répété à l’image de l’apprentissage d’un recueil de procédures. Le summum actuel serait donc tout l’inverse de l’instinct.

Que faut-il en penser ? Que, à quelques exceptions près, l’efficacité pour la gagne plutôt que le plaisir dans la défaite est devenue le modèle de réussite sportive ? Que l’apprentissage et le dressage sont les moyens les plus sûrs de performer ? Que le flair et l’instinct sont à ranger dans les souvenirs et les livres d’histoire ? 

Une légende raconte qu’un livre des échecs fut créé au 16ème siècle. Au milieu du 20ème siècle, il remplissait une bibliothèque entière au club d’échecs de Moscou, sous la forme de centaines de boites pleines de cartes recensant toutes les parties d’échecs professionnelles jamais disputées. Dans les années 90, ce livre fut mis en ligne et beaucoup virent dans cet événement le début de la fin du jeu. Depuis lors quand deux joueurs s’affrontent, ils ont la possibilité de faire des recherches sur l’historique de leur adversaire : sa réaction dans telle ou telle situation, ses forces et ses faiblesses ou le coup qu’il est susceptible de jouer. En même temps, on dit que si les 15 ou 16 premiers coups peuvent être « assénés » par une simple récitation du livre, arrive toujours le moment où le joueur doit faire face à une configuration de partie qui n’a jamais été vue dans l’histoire. Ce qui signifie que le coup suivant est « hors-livre », le joueur n’a donc plus d’autre choix que de s’en remettre à lui-même.

Cette histoire est plutôt rassurante pour les esthètes du sport. Les exemples sont nombreux dans l’histoire du sport : les inspirations de Zidane, Maradona ou Messi, les shoots « hors-système » de Jordan ou Curry, les dépassements magiques de Senna ou Hamilton, les relances insensées de Blanco ou Campese,… La recherche de la performance peut ainsi être compatible avec le plaisir de la pratique. Pour cela, il faut savoir dépasser la frustration de l’échec, en l’occurrence le prix à payer de l’improvisation.

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Pensée du jour

Putain de camion

Ce mardi 9 janvier, Jean-Marc Mazzonetto, ancien arrière Mont-de-Marsan et de Pau, se tuait, percuté par un camion alors qu’il traversait une route des Landes.

Cette tragédie rappelle le destin d’autres rugbymen, trop vite partis : Guy Boniface, landais lui aussi, un soir de la saint-Sylvestre 1968 vers Saint-Sever, René Berges-Cau, international et arrière lui aussi, Patrick Donzelli, bigourdan et ancien barbarian,… Elle nous remémore aussi tous les copains et coéquipiers partis trop vite, un soir, un après-midi, un matin… souvent sur ces mêmes routes, celles des vacances, des bringues, des férias,...

« Putain c'est trop con,

Ce putain de camion

Mais qu'est-ce qu'y foutait là?

Putain de vie de merde »

Renaud (1988) en hommage à Coluche.

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Article du mois : Héros Malgré Eux

Héros malgré eux…

 

« A working class hero is something to be

If you want to be a hero well just follow me »

« C'est quelque chose d'être un héros de la classe ouvrière

Si tu veux être un héros, tu n'as qu'à me suivre » (John Lennon, 1970).

Pour John Lennon, l’ouvrier est un exemple à suivre. Pour une partie de la classe politique, il est une cause à défendre. Pour le sport, il est plutôt un objet sociétal et sociologique. Il est ainsi des légendes issues de prolétariat qui ont fait rêver dans les stades. « Faces d’ivrogne et pieds de biche », Robbie Fowler, attaquant des bords de la Mersey dans les années 1990 ou James Vardy, buteur des Foxes de Leicester plus récemment, rappellent ainsi que l’Angleterre n’est pas le pays de Ken Loach pour rien.

Le working class hero est-il prédestiné à un sport en particulier ? Existe-t-il encore alors que le sport s’est dans son ensemble ultra-professionnalisé ? A-t-il évolué vers d’autres formes en accord avec de nouveaux standards et idéaux-types de la société moderne ? 

1/ Les ouvriers et le sport

L’ouvrage de Hoggart, « La Culture du pauvre », fournit l’illustration d’une époque où sous un même vocable de working class, on englobait toute une population de manœuvres, d’ouvriers qualifiés mais aussi de petits commerçants et d’employés, vivant dans le même quartier, partageant les mêmes loisirs et le même rapport distant à l'autorité. En Grande-Bretagne, les clubs de football sont les premiers produits de la sociabilité ouvrière. Né dans de petites agglomérations, autour des entreprises, des églises ou des pubs, le football est le symbole d’une culture ouvrière autonome, magnifiant les valeurs du travail et les vertus du travailleur, donnant aux premières générations d’ouvriers le sens de l’appartenance à un groupe social et à un territoire particulier. Le samedi, à 13h, dès la sortie de l’usine, les ouvriers partent vers le stade pour assister au match, seul loisir hebdomadaire accessible. C’est aussi une époque où s’étend le mouvement ouvrier, avec symboliquement ce déplacement vers le stade comme une conquête du centre de la ville, une appropriation prolétarienne en lieu et place de la gentrification.

En France, l’industrie automobile est certainement le secteur qui a le plus popularisé le lien entre la vie ouvrière et la pratique sportive. Cette connexion entre institutions ouvrières et patronales a été adoptée par les plus grandes entreprises du secteur dès la fin de la 1ère guerre mondiale. Ainsi, Renault crée, en 1917, le Club olympique des Usines Renault. En 1918, il compte déjà 350 adhérents, répartis en différentes sections, où l'on retrouve football, rugby, cyclisme, mais aussi culture physique, escrime, tennis et natation. Peugeot puis Citroën feront de même quelques années plus tard. Les motivations du sport au sein de la classe ouvrière trouvent leur origine dans la volonté d’un paternalisme sportif au niveau des classes dirigeantes. Au départ, l’idée est de copier le modèle américain au sein duquel la plupart des ouvriers ont leur club et selon lequel la pratique sportive se révèle un vecteur moral rendant le travail acceptable tant d’un point de vue physique que psychologique. Le sport est à l’image du travail : goût pour la lutte franche, ambition collective et respectabilité. Taylor, père du fordisme et des cadences infernales et qui n’était autre qu’un ancien champion de tennis des Etats-Unis, se plaisait ainsi à comparer l’organisation du sport et l’organisation du travail.

Durant l’entre-deux-guerres, le sport comme moyen d’éducation morale bat alors son plein dans les ateliers, avec parfois même la mise en valeur de contributions spécifiques au sport : « le rugby forme l’individu et corrige les caractères (…) la natation fournit des vertus thérapeutiques en assainissant le corps » (tiré des usines Berliet). Ce n’est qu’après la 2ème guerre mondiale que la logique patronale prend le dessus sur la logique ouvrière avec la professionnalisation de la pratique sportive. C’est la naissance ou le développement de clubs historiques comme le FC Sochaux (Peugeot) en France mais aussi à l’échelle européenne avec le FC Bayer Leverkusen (industrie chimique Bayer), la Juventus de Turin (automobile Fiat) ou encore le PSV Eindhoven (électronique Philips).

2/ Le working-class hero, sujet médiatique et politique

La boxe est le sport qui a inspiré le plus de récits sur les transcendances de classes sociales. Le plus célèbre d’entre eux est certainement Rocky, boxeur italien issu de la classe immigrée peuplant les quartiers Est de Philadelphie. De ses films, on retiendra que sa technique plutôt rustre prendra le pas sur la technique fluide d’un noir américain puis sur une machine russe sans âme, le tout au sommet de la guerre froide. Cette caricature à l’extrême est plus à projeter dans un vestiaire de sport collectif pour motiver les troupes qu’à diffuser dans une salle de boxe pour expliquer l’art de l’esquive.

Mais d’autres films, comme « The Fighter » incarné parMark Wahlberg, ont été des succès tant auprès des classes populaires que de la critique aux Etats-Unis. Elle est basée sur l’histoire de l’irlandais Micky Ward, un boxeur blanc issu de l’industrieuse Lowell dans le Massachusetts. La facette « sang et sueurs » tout comme le côté anonyme du héros rappellent comment la présence sur un ring peut se révéler un acte de rédemption, celui du self-made man qui transgresse les barrières à la fois sociales et sportives. La vie de Micky Ward résume aussi les maux de l’époque contemporaine : désindustrialisation et chômage, drogue et isolement social, gangrène de l’argent et égoïsme,… Cette réalité filmée est celle de nombreux boxeurs. Ricky « Hitman » Hatton et Kelly « The Ghost » Pavlik, champions des poids-moyens entre 2005 et 2010, ont ainsi été deux boxeurs très populaires, le premier en Grande-Bretagne, le second aux Etats-Unis. Les deux ont combattu les plus grands comme Manny Pacquiao ou Floyd Mayweather. Ils sont aussi des fils d’ouvriers et incarnent la revanche des « cols-bleus » face aux « cols-blancs »n clivage symbolique des usines automobiles de Detroit du début du 20ème siècle. Le héros blanc de la classe ouvrière est ainsi représenté comme l'avatar idéalisé, doté de qualités « respectables ».

Il est par contre étonnant de constater que les qualificatifs de « classe ouvrière » ou « cols bleus » souvent utilisés comme un attribut négatif, désignent un genre d’autorité morale lorsqu’ils sont appliqués au sport. La lutte pour la « respectabilité » a joué un rôle central dans la pratique de la boxe elle-même et la légitimité de ce sport s'est accrue à mesure que des règles plus rigoureuses et codifiées ont été introduites. Au 19ème siècle, la figure du gentleman boxer offrait une image du sport acceptable pour les personnes de tous horizons sociaux. Dans les sociétés soumises à la violence, notamment aux États-Unis, la boxe représente une forme de violence légitime. En ce sens, le corps combattant du working class hero siginifie lui-même une « respectabilité » de classe, avec en arrière-plan le sacrifice et le travail acharné. Aujourd’hui encore, la boxe est considérée comme un moyen de réguler le comportement des classes inférieures en détournant les individus de pratiques plus incontrôlées et moins réglementées. En 2002, David Blunkett, secrétaire d’Etat à l'Intérieur en Grande-Bretagne, préconisait ainsi la boxe amateur comme un moyen de lutter contre le crime et les comportements antisociaux dans les «quartiers défavorisés».

L’athlétisme a également produit d’autres exemples de la médiatisation du « sportif de classe ». Steve Prefontaine, décédé à l’âge de 24 ans en 1975, est un cas intéressant. La fin des années 60 aux Etats-Unis voit apparaître le mouvement pour les Droits de l’Homme, celui de contestation des étudiants et la vague de rejet de la guerre du Vietnam. Dans le monde du sport, c’est aussi l’image des athlètes John Carlos et Tommie Smith aux JO de Mexico de 1968, le record de home-run de Babe Ruth battu par Hank Aaron, les victoires du tennisman Arthur Ashe ou encore le nombre croissant de joueurs noirs dans les ligues de basket et de football. Dans ce contexte, Steve Prefontaine va personnifier une autre forme de transcendance, non pas celle de la couleur de peau, mais celle des classes sociales. Originaire de Coos Bay, petite ville de pêcheurs et de forestiers de l’Oregon, il fut détenteur de tous les records des Etats-Unis du 2.000 au 10.000 mètres. Les médias s’emparèrent de son histoire pour en faire le prototype du col bleu : dur au mal, travailleur acharné et honnête. Face aux mouvements de la population noire, Steve Prefontaine représentait une sorte d’idéal-type de la société blanche puritaine. Nike repris d’ailleurs son histoire dans les années 90 pour en faire un film, rien d’étonnant quand on sait que son dernier entraîneur n’était autre que Bill Bowerman, un des fondateurs de la marque à la virgule.

Le football s’est également développé face au caractère socialement sélectif de certains sports comme le tennis et le golf, et reste le domaine réservé de la classe ouvrière. A titre d’illustration, le lien que le football anglais entretient avec la culture ouvrière s’est longtemps traduit par la valorisation d’un style de jeu typiquement anglais au sein duquel les joueurs restaient avant tout appréciés pour leur engagement physique, leur résistance au mal et leur dévouement à l'équipe. Cette conception du jeu fit que le courage des joueurs du cru était souvent préféré au talent et à la virtuosité de certains joueurs étrangers. Cet « ouvriérisme » du football anglais peut aussi expliquer en partie la faiblesse résiduelle de l'équipe nationale d'Angleterre…

3/ La fin des ouvriers… et des héros

Les critiques actuelles font souvent allusion au comportement des sportifs tant sur le terrain qu'en dehors. Certains observateurs vont jusqu'à mettre en relation le comportement de plus en plus agressif et déloyal de certains sportifs et une perte de la maîtrise de soi. Ils n’auraient plus l'autorité morale des générations précédentes, ni la discipline irréprochable qui fut un élément essentiel du mythe du working class hero et que l’on pouvait observer au sein de la classe ouvrière

Le cas de la boxe là encore permet d’illustrer ce virage. La résonance de l’histoire d'un combattant ouvrier surmontant les chances d'atteindre les sommets a longtemps été au cœur de leur représentation médiatique. Par conséquent, le boxeur était présenté comme authentiquement ouvrier. Pavlik incarnait ainsi le héros local que l'argent n’avait pas changé, vivant toujours dans une maison modeste avec sa petite amie de longue date et leur fille de 2 ans, un plaisantin décontracté et dépourvu d'ostentation. Hatton était considéré comme un homme ordinaire, profondément attaché à ses racines. C’est ce type de contraste que les médias aiment désormais opposer au « blue chip » De La Hoya. Ce dernier est fabuleusement riche, porte des costumes bien taillés et possède un empire commercial à son nom. C’est aussi le signal d’une autre ère pour la boxe, inexorablement guidée par l’argent et le spectacle à outrance.

L’ultra-médiatisation participe clairement à cette évolution des valeurs et idéaux-types du sport. A l’image du phénomène de téléréalité, l’accès à la renommée passe par de nouveaux moyens, emprunte une autre trajectoire, celle d’être vu et entendu avant d’être talentueux. Au cœur de cette médiatisation et course à la gloire, la professionnalisation extrême et le repérage précoce des talents participe à la mort du working class hero et l’avènement de la « child class hero ». Le cynisme pousserait à affirmer qu’une favela de Rio ou un bidonville de Kinshasa sont plus vendeurs qu’une chaîne de montage automobile ou un chantier de métallurgie lorsqu’il faut raconter la vie d’un ballon d’or ou d’un champion olympique.

Une autre explication est sûrement à rechercher dans la dislocation progressive de la classe ouvrière, surtout par comparaison avec la prospérité de l’industrie entre la fin de la 2ème guerre mondiale et les chocs pétroliers des années 70. Elle est aussi à relier à une forme d’embourgeoisement ouvrier, résultat à la fois de l’amélioration des conditions de travail et de la rareté des créations d’emplois. En effet, la violence du sport contemporain, en particulier le football, est le produit d'une anxiété généralisée qui affecte l’ouvrier de diverses manières. Le travailleur traditionnel plus âgé, confronté à la réalité ou à la menace du chômage peut disposer du cadre familier de son voisinage, de sa famille et de ses collègues ou anciens collègues comme une forme de soutien personnel, culturel et même économique. Mais le nouvel ouvrier « bourgeois », mais aussi la masse des jeunes chômeurs, sont davantage soumis à l'individualisme, voire au chauvinisme, au nihilisme et à la paranoïa nationaliste. Le football, expression de la sphère ouvrière mais devenu une culture pop, est aussi à la croisée des chemins : faire cohabiter ce qui peut paraître contradictoire, à savoir le business extrême et la masse, le public populaire traditionnel et le nouveau public des classes moyennes. Mais avec une érosion forte du secteur industriel, la base potentielle des sportifs issus de cette classe se tarit. Si on y ajoute la diversification quasi infinie dans le choix des disciplines, on peut désormais affirmer que les sports traditionnels de la classe ouvrière (football, boxe, cyclisme,…) ont quasiment perdu leur monopole et que le statut même du working class hero a disparu, remplacé par d’autres incarnations et personnifications de la gloire et de la performance.

On voit bien que le sport se fait le réceptacle de toutes les tensions de la société, à la fois écho et metteur en scène des transformations de la structure sociale, de la place de la classe ouvrière dans la société et la montée des classes moyennes, des tensions de la modernisation ou de la globalisation. Le sport est ainsi devenu « fait social total ». Aussi, un dernier élément remarquable est celui de l’inversion des rôles, schéma selon lequel les valeurs du sport viennent nourrir celles de l’entreprise. L’ancien sportif monnaye ainsi désormais ses talents d’orateur mais surtout de praticien pour expliquer à des cadres d’entreprise les concepts de « team building » ou de « coaching d’entreprise »… ou comment des qualités telles que l’esprit d’équipe, l’altruisme, le dépassement de soi, l’éthique collective, socles de la réussite sportive et dérivées du monde ouvrier, sont redevenues des critères incontournables du management et de la performance en entreprise.

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Irremplaçable

  

Récemment, Eusebio Unzue, manager de l’équipe cycliste Movistar, tout en s’indignant du prochain parcours du Tour de France qu’il jugeait « dangereux », osait cette revendication : « j’aimerais que l’on puisse remplacer les coureurs tombés la première semaine par des coureurs préparés pour suppléer les coureurs blessés ». On évitera de lui demander les détails techniques du blasphème : critère du remplacement ? Procédé de classement du nouvel entrant ? Prise en compte des différences d’état de fraîcheur ? Chez Movistar, des « raiso » sans fil conducteur ?

Mais ce que l’on pourrait réduire à une péripétie semble plutôt un signe des temps modernes. La mode de l’obsolescence programmée a ainsi déjà contaminé la sacro-sainte mêlée, nous offrant le très tactique chassé-croisé de l’heure de jeu, celui des piliers tordeurs et des piliers coureurs. Le cinquième set du cinquième match de Coupe Davis, intense moment de suspens et parfait subterfuge pour s’éviter le divan rouge de Drucker, a aussi du plomb dans l’aile. Les arguments sont nombreux : amélioration des prouesses physiques, quête de la performance à outrance et… reconquête d’un public désormais rapidement blasé et irrésistiblement zappeur. 

Du coup, faut-il remplacer un sélectionneur dont le taux de réussite avoisine les statistiques d’une palombière d’aveugles, à jeun de surcroît, en plein Médoc ? Konrad Adenauer, chancelier redresseur de l’Allemagne entre 1949 et 1963, disait : « on ne jette pas l’eau sale tant qu’on n’a pas d’eau propre ». En effet, après ce Nanterre de première classe, on ne voit pas grand chose à l’horizon : un anglais recalé en 2015 et qui n’a plus entraîné depuis plus de dix ans (Clive Woodward), un duo d’experts qui nous aurait fait saliver il y a 4 ans mais qui écument désormais autant les plateaux-télé que les pelouses (Galthier/Ibanez) ?

Il est vrai que l’on a remplacé la Fiat 500 par la Fiat 500, la Coccinelle par la Coccinelle, les Stan Smith par les Stan Smith… Mais quand le modèle d’origine est déjà vintage, qu’est ce qu’on fait ?

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EDITO DU MOIS

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Rendez nous nos indiens

Dans les cours de récré, déjà il fallait choisir son camp. A l’issue d’interminables CHIEN-LOUP ou CHOU-FLEUR, on finissait toujours avec le gros Kevin dans les cages et le petit Pascal à l’aile. Après, comme pour les cowboys et les indiens, on choisissait son équipe… Et là, il y avait toujours les arabesques magiques des brésiliens contre les tacles assassins des argentins, les OM-PSG d’avant le chic des pétroliers puis plus récemment, les galactiques de Madrid contre les stratosphériques de Barcelone,… Mais cette semaine, un certain M. Tebas, au front décidément très bas, a envisagé une Liga sans Blaugrana, une équipe d’Espagne sans la crème catalane,… En voilà un qui a choisi son camp. 

A l’heure où l’Argentine ne semble plus faire le bonheur et les brésiliens se font davantage remarquer par le prix de leur maillot que par la qualité de leurs passes, à l’heure où nous idoles sont passées du casque d’or ensanglanté au casque d’or (à tous les sens du terme) shampouiné, de nouveaux chocs ou derbys se profilent et font plutôt peur. Hormis le fait que l’Ukraine n’ira pas en Russie (quelle ironie du sort), on peut s’inquiéter de certains duels potentiels : d’un sulfureux Irlande du Nord-Eire juste éviter pour une question de tête de série, aux possibles Serbie-Croatie ou Etats-Unis-Iran sur les terrains pas très neutres de Russie… Des noms qui résonnent, des souvenirs de conflits pour lesquels choisir son camp, c’est aussi mourir.

Alors qu’est-ce qu’il nous reste, au moment où même la droite et la gauche sont devenues has been ? Au moment où celui qui était dénommé « Mas que un club » est traité désormais de club à la masse ? Au moment où les indiens ont quasiment disparu de la planète et où les cowboys modernes mangent dans des box en bord de rocade ? En tous cas, moi j’ai encore envie de choisir mon (Nou) Camp…

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07 novembre 2017

Les maillots de la discorde

Les maillots de la discorde

Dimanche 5 novembre 2017, 87ème minute du derby Saint-Etienne-Lyon, Nabil FEKIR, auteur du 5ème but lyonnais et grand artisan d’une défaite historique pour les Verts, ôte son maillot, le suspend à ses mains et le tend ostensiblement devant une tribune de supporters manifestement en désaccord avec cette façon de fêter un but… Une goutte d’intelligence dans un chaudron bouillant.

Vendredi 4 août 2017, NEYMAR Jr. signe au Paris-Saint-Germain. Derrière le montant astronomique de la transaction, c’est une autre information qui circule dans les médias et autres réseaux sociaux, celle du prix de sa tunique à la boutique du club : 150 euros… Une paille pour les ripailles de fin d’année.

Mardi 7 mars 2017, c’est acté : le maillot du XV de France ne sera plus immaculé. Un montage bien « échafaudé » entre ferrailleurs et fédéraux dont le montant serait compris dans « une fourchette entre 0 et 3 millions » (fourchette digne d’un râteau de jardinier du lointain et venteux Stade de France)… plus vraiment un coq en plâtre.

Si l’on rajoute à cette liste, le récent sponsoring des maillots de basket NBA, dont on se demande encore comment les affairistes du haut du panier n’y avaient pas pensé avant, on peut affirmer que cette année, l’habit a fait l’émoi.

Ce que nous n’oserons pas encore appeler le « Shirt-Gate » laisse plutôt songeur. L’amour du maillot, pourtant discouru par les décideurs, proclamé par les joueurs et réclamé par les supporters, empeste désormais plus l’arnaque que la sueur des dimanches après-midi. Il fut un temps où les joueurs pinçaient et embrassaient leur écusson, pointaient du doigt leur numéro dans le dos… Maintenant, leurs talents digitaux visent plutôt à dissimuler quelques discussions dont on aimerait bien connaître les secrets qu’elles véhiculent : pistes de résolution du conflit israélo-palestinien ? Formule chimique complète du Coca-Cola ? Prochaine sextape à venir ? 

Le textile est donc devenu le bon filon : maillot « domicile », maillot « extérieur », maillot « coupe d’Europe » (et pourquoi pas « maillot crémaillère du cousin du président » ou « maillot déménagement du neveu du trésorier »)... Le tout avec des marges à faire défaillir les conseils d’administration d’Amazon et Google réunis.

Conclusion : mouillez le maillot d’accord, mais pas à n’importe quel prix !!!

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03 novembre 2017

A votre santé, amis rugbymen !

 

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A votre santé, amis rugbymen !

Ceux qui ont pratiqué le rugby, des divisions les plus obscures jusqu’aux sommets de l’élite, ont dû souvent s’entendre dire : « A la tienne », « c’est la mienne » ou encore « A ta santé ! »… Cette dernière sentence semble n’avoir jamais été autant d’actualité.

Pourtant, avant que le Mediator ou Lévothyrox ne fassent la Une, l’ingurgitation massive de Guronzan ou de Synthol ne choquait jamais personne, si ce n’est celui qui se trouvait en face au moment du coup d’envoi. Et si malgré tout, il y avait des dégâts, le service de déchoquage était assuré par les exhortations fumeuses de la grand-mère du cousin de la belle-sœur de Bernard, celle qui guérit du feu et autres douleurs articulaires sans jamais justement faire entorse à la déontologie du « une bouteille de Ricard quand vous irez à Ibardin, ça ira ».

Aujourd’hui, ce sport que l’on oserait juste conseiller au fils de son meilleur ennemi, évoque plus le choc des titans que le tchin-tchin des 3èmes mi-temps. Du coup, il est plus à craindre pour la foi en l’avenir que le devenir du foie. Tant mieux, vous me direz même : épatez-nous les hépatiques ! 

Sauf que non !!! Les dernières actualités sont peu reluisantes. Provale rejoue un épisode du très regretté Dallas, nos fédérastes nous pondent un calendrier de « l’avant, c’était bien » (Hé, les gars, y’avait aussi une date dispo pour Halloween : après tout, une bande de morts-vivants face au Haka, on n’a jamais essayé), des médecins valident des ordonnances plus vite qu’un député En Marche,…

Et pour ceux qui auraient échappé, par miracle, à une de ses plaies, il est conseillé de ne pas se réjouir trop vite. Car ce qu’on appelle « la petite mort » arrive plus vite qu’on ne le croit. Entre deux vidéos de décorticage du 5 contre 1 bousillé par le sud-af qui vient d’atterrir, trois séances de skills organisées par le All-black de service, deux cocktails « Business Partners » implorés par le trésorier, il restera alors quelques minutes à notre ami rugbyman pour penser à sa reconversion…

Et comme diraient nos chers apôtres Saint-Paul de la Ligue et Saint-Bernard de la Fédé, les convertis aux cadences infernales ne feront pas forcément les bons reconvertis.

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30 octobre 2017

ARTICLE DU MOIS

CRISE ECONOMIQUE ET RUGBY : TARBES, UN EXEMPLE PARMI D’AUTRES ?

Unknown

Un défilé d’enseignes abandonnées et de parkings jonchés d’herbes folles… un paysage désormais classique d’entrée de villes de province touchées de plein fouet par la crise, la vraie, celle qui dépeuple les usines, brise des familles et consacre l’exode vers d’autres horizons…

Tarbes a connu des jours meilleurs, celui notamment de l’âge d’or de l’Atelier de Construction, qu’on appelle encore ici l’Arsenal ; une époque où cette ville était un centre névralgique de l’industrie du grand sud-ouest, derrière ses grandes sœurs Toulouse et Bordeaux, au même titre que les mines de Carmaux ou les tanneries de Mazamet, autres haut-lieux rugbystiques désintégrés par la crise.

Tarbes a connu la même trajectoire que beaucoup d’autres villes moyennes de province : une désindustrialisation forte accompagnée d’une tertiarisation de ses emplois parfois au détriment des intérêts économiques locaux. Cette crise a en même temps contaminé ce qui faisait un de ses fleurons, son club de rugby, le Stadoceste tarbais. L’histoire de la ville de Tarbes et de son club de rugby illustre bien les mutations à la fois de l’environnement économique et du monde du rugby professionnel en France. Son actualité soulève aussi des questions plus générales concernant tant les perspectives d’avenir émergentes au sein des villes moyennes que encore le futur des clubs sportifs de ces villes.

I. Tarbes, fief ouvrier et terre de rugby : une époque bénie

Tarbes démarre véritablement son développement industriel à partir des années 1870, confirmant sa vocation militaire, elle qui a vu naître le Maréchal Foch, commandant en chef des armées durant la première guerre mondiale. Et c’est encore un général – Verchère de Reffye – qui, en 1871, décide d’installer à Tarbes une industrie de l’armement à la place d’un magasin de tabac. Tarbes est sur la route impériale reliant Bordeaux à Campan, proche de la nouvelle ligne des chemins de fer du Midi et surtout loin de la Prusse et du front de guerre. Au début du 20ème siècle, le site de l’Arsenal emploie ainsi près de 2.500 personnes. Cette manufacture va devenir à la fois l’orgueil et le poumon de la ville, et surtout le principal pourvoyeur d’emplois de ses grands alentours.

Dès les années 1920, d’autres économies fleurissent comme la fonderie des cloches Fourcade qui voit ses productions se vendre à l’international, l’industrie de l’ameublement dont la réputation s’étend à la France entière et à ses colonies, les Ateliers de l’Adour (usines Gache) spécialisés dans les forges, la Compagnie Générale d’Electro-Céramique fabriquant des isolateurs pour les chemins de fer ou encore les Constructions Métalliques des Pyrénées. Mais c’est surtout les Constructions Electriques de France (ancêtre de Alsthom) qui deviennent le pendant de l’Arsenal, à l’autre extrémité de la ville. En 1922, elles livrent leur première locomotive et par la suite, grâce à leurs 1.700 employés, approvisionneront régulièrement la Compagnie des Chemins de Fer du Midi.

Côté rugby, le Stadoceste Tarbais voit le jour en 1902 à la suite de la fusion des deux clubs de la ville, le « Stade tarbais » où l’on pratiquait le rugby, et le « Ceste » où l’on s’adonnait plutôt à la boxe et l'escrime. A l’origine, le nom du club était le Stade Ceste puis une erreur de prononciation d'un soldat du 1er régiment de hussards conduira à cette drôle d’appellation, le Stadoceste. Le club est alors dirigé par la classe bourgeoise aisée, dont un des membres laissera une marque indélébile dans l’histoire du club, Jules Soulé, pour avoir présidé le club de longues années, donné son nom à un stade (avant l’actuel Maurice Trélut) et… dilapidé sa fortune au nom de sa passion.

La nouvelle entité s’installe rapidement dans le paysage du rugby français, en perdant deux demi-finales lors des saisons 1909-1910 et 1910-1911. En 1914, les tarbais échouent en finale contre Perpignan. Les premiers trophées arrivent avec la victoire 4 à 3 contre Bayonne en 1919 en Coupe de l’Espérance, sorte de championnat espoirs pendant que les seniors s’extirpent à peine d’un jeu de tranchées beaucoup plus cruel. En 1920, le Stado touche le graal avec son premier championnat de France conquis contre le Racing Club de France sur le score de 8-3. Les journalistes parisiens évoquent alors « l’ours tarbais » et son emblématique représentant, Caujolle.

Dans la période des trente glorieuses (1945-1975), Tarbes continue à développer un important prolétariat industriel, ne se cantonnant pas aux « arsenalistes » mais embrassant toute la ville et sa périphérie. Ce phénomène trouve son origine dans l’exode rural mais aussi dans le déclin de certaines branches artisanales traditionnelles comme le textile. Tarbes reste aussi un lieu intense d’échanges commerciaux entre la Plaine et la Montagne avec un marché agricole (Marcadieu) qui draine très large. En même temps, sa vocation militaire lui permet de « profiter » des guerres de Corée et d’Indochine et de l’essor des ventes d’armement à l’étranger. C’est aussi au cours de cette période que Tarbes connaît une impulsion urbaine sans précédent qui fera quasiment doubler sa population.

Dans ce rugby d’avant-professionnalisme, les joueurs sont avant tout ce que l’on pourrait appeler desworking class heroes. Ce terme nous vient d’outre-manche pour qualifier ces footballeurs issus des friches industrielles du Nord et de l’Est de l’Angleterre. C’est en partie grâce à eux que le Stado va à nouveau côtoyer les sommets, avec notamment une finale perdue contre Carmaux en 1951, une demi-finale également perdue contre Lourdes en 1968. La légende se poursuivra encore jusqu’en 1973 avec un dernier titre obtenu aux dépens de l’US Dax.

II. Une lente descente aux enfers

Quelques soubresauts dans les années 80, avec une finale perdue contre Agen en 1988 et un quart de finale au sort à la fois cruel et ubuesque contre le RC Toulon en 1992, ne peuvent masquer le lent déclin subi tant par la ville que par son club. Tarbes a perdu sa dominante ouvrière et entame inconsciemment le début de sa vulnérabilité avec l’exode des jeunes qui ne trouvent plus sur place les emplois correspondant à leurs qualifications. L’expansion du secteur tertiaire, s’il résulte de la complexité croissante des tâches administratives, permet à Tarbes, ville-préfecture, de profiter de la concentration des services. Les ouvriers sont remplacés par les classes moyennes tandis que les cabinets immobiliers, d’assurance, les agences bancaires ou de travail intérimaire fleurissent un peu partout dans la ville à la place des commerces de proximité, qui sont eux déplacés dans les zones suburbaines. En même temps, les succès rugbystiques se raréfient…

Les années 90 marquent le début de l’ère professionnelle du rugby tandis que le désarmement progressif des états annonce des budgets militaires en peaux de chagrin. C’est la signature de l’arrêt de mort pour la ville. Excentrée, Tarbes souffre de la présence de grosses industries implantées pour des causes stratégiques anciennes et confrontées désormais à des impératifs de restructuration éloignés des intérêts économiques locaux. L’Arsenal voit son activité se réduire drastiquement pour devenir le GIAT puis fermer définitivement pour laisser place à une zone commerciale et hôtelière. Les démantèlements progressifs et les fermetures définitives de l’Alsthom, du centre ferroviaire de Tarbes ou encore de la Ceraver confirment l’exclusion de la ville de Tarbes des villes dynamiques et des fameux classements des « villes où il fait bon vivre ».

Sous l’impulsion des acteurs politiques locaux, le club de rugby est sauvé des eaux en 2000 mais selon un schéma quelque peu alambiqué : Lannemezan, ville distante de 35 kilomètres, accède cette année-là à la Pro D2 mais faute de finances suffisantes et pérennes, a toutes les chances de se voir refuser cette accession par la Ligue Nationale de Rugby. En mai 2000, est créé le LT 65 (Lannemezan Tarbes Hautes-Pyrénées). Mais la prédominance de Tarbes dans cette fusion marginalise peu à peu le partenaire lannemezanais, qui décide de sortir de l’association en 2003. C’est le point de départ du TPR (Tarbes Pyrénées Rugby).

En accédant au deuxième niveau de l’élite du rugby français, le TPR va s’enorgueillir d’un record, celui du nombre d’années de présence à ce niveau. Faut-il y voir une marque de stabilité ou une absence d’ambition ? Tenter de répondre à cette question revient à s’interroger sur la place d’une ville de 40.000 habitants dans le paysage actuel du rugby français mais aussi à l’échelle plus large de l’économie française.

Le début de l’aventure du TPR en Pro D2 est plutôt une réussite. Dès sa première saison, il atteint la finale, qu’il perd après prolongations (25-21) contre Montpellier, club qualifié à l’époque d’OVNI amateur. L’histoire contredira très largement ce jugement, illustrant au passage la métamorphose en cours du rugby français. Mais à cette époque, le club de Tarbes n’en est pas à ses considérations. L’objectif est de retrouver rapidement l’élite. Cependant, entre rétrogradation financière, repêchage et années de transition, le TPR va peu à peu se faire une raison : le maintien dans les 30 clubs professionnels pour une ville comme Tarbes devient une ambition raisonnable.

Mais le 24 novembre 2015, devant les graves difficultés financières du club, la Ligue Nationale annonce de lourdes sanctions : retrait de 15 points et rétrogradation administrative en fin de saison. Malgré un appel aux dons qui rappelle l’attachement des tarbais à leur club, le trou ne sera pas comblé. Le TPR évite malgré tout la Fédérale 2 en ne terminant pas dans la zone de relégation mais est contraint de descendre en Fédérale 1. Le TPR bataille alors contre des équipes dont il avait oublié le nom, voire qui n’existaient pas au temps de sa splendeur : Massy, Nevers, Bourg-en-Bresse… Il reste encore le club le mieux classé de Bigorre mais son avenir reste fragile et incertain. On lui interdit même de se mêler à la lutte pour les places d’accession à la ProD2, toujours pour des raisons financières. En juillet 2017, sous l’impulsion notamment de son maire et des principaux partenaires, le TPR reprend l’appellation « Stado », espérant par ce biais relancer une partie de la légende…

Cette histoire est celle de nombreuses autres villes dont la renommée sportive parvenait parfois même à dépasser nos frontières : Béziers, Lourdes, Mont-de-Marsan… Si elle nous alerte quant au virage emprunté par le rugby depuis deux décennies (médiatisation, spectacle, argent), elle interroge quant à la cohérence et la viabilité des politiques économiques et sociales menées dans ces villes.

III. Crise des villes et sport des champs

III.1 Le ratage politique ou une mauvaise estimation des causes

Pour qualifier la situation de certaines villes moyennes, on parle aujourd’hui de « décroissance urbaine ». Ce terme est particulièrement approprié pour des villes de tradition industrielle comme Tarbes. On y observe plusieurs phénomènes comme une désindustrialisation non compensée par des politiques de reconversion surtout orientées vers le développement de services d’action sociale, d’éducation et de santé ; un affaissement de la catégorie ouvrière par paupérisation et précarisation ; une perte d’attractivité résidentielle liée aux déséquilibres migratoires vis-à-vis des territoires économiquement plus dynamiques.

Cette situation interpelle quant aux conséquences des décisions politiques nationales et locales. Aujourd’hui, les anciennes villes industrielles souffrent de ce qui a fait leur succès, à savoir un fort degré de spécialisation industrielle, et sont ainsi fragilisées face aux mutations de l’appareil productif. Les réponses apportées par les édiles locaux n’ont pas permis d’inverser le processus. En bordure de villes, fleurissent toujours des « pépinières » ou autres « hôtels d’entreprises » tandis que les centre-ville tentent le pari du renouvellement urbain et de la gentrification. Cependant, ces politiques semblent impuissantes pour transformer le tissu économique et résorber la crise sociale sous-jacente.

A l’international, des exemples de nouveaux « déserts » urbains comme Halle et Leipzig en Allemagne ou Cleveland et Detroit aux Etats-Unis ont emprunté des trajectoires différentes. Au lieu de chercher à attirer des entreprises et catégories sociales bien ciblées, elles s’inscrivent dans une logique d’acceptation, voire d’accompagnement, de la décroissance : gestion communautaire du foncier, agriculture urbaine, destruction « stratégique » de logements,… L’accent est donné à la qualité de vie et à la croissance démographique. En France, le débat public est loin de ces questions. Pourtant, les experts sont quasi-unanimes pour qualifier les politiques urbaines actuelles d’inefficaces économiquement et injustes socialement. En étant standardisées, elles délaissent les spécificités locales des villes en crise, entretenant les conséquences du déclin : baisse de l’activité économique, hausse du chômage et de la précarisation,…

Un rapide focus sur les politiques conduites dans la ville de Tarbes durant les vingt dernières années confirme cette vision : un socialisme municipal visant à la fois à soutenir les groupes industriels locaux et à interpeler régulièrement l’Etat sur ses manquements et une stratégie immobilière se résumant à la réhabilitation des friches industrielles en zones d’activités.

III.2 Une individualisation de la pratique du sport

La démarcation entre professionnalisme et amateurisme dans la pratique du sport est aujourd’hui flagrante. D’un côté, les logiques financières et médiatiques participent à une forme d’élitisme et d’éloignement des racines même du sport ; d’un autre côté, le rapport à la liberté et l’ouverture à toutes les catégories de population proposent un véritable décalage en lien avec la société.

Si le sport, et le rugby en particulier, ont toujours été et restent un facteur de concentration d’individus de tous horizons, la pratique sportive porte en elle les ruptures et les envies de la société. La parcellisation du temps libre, le plaisir du loisir domestique, l’essor du numérique conduisent à une forme de désaffection des rassemblements et à un déclin du sport « institutionnel » au profit de pratiques plus libres. Cette tendance est d’autant plus prégnante dans des villes proches des massifs montagneux comme Tarbes où il est facile d’observer des formes nouvelles de pratique du sport, individuelles à l’extrême et loin des lieux traditionnels de socialisation (trail, sports de glisse). Ce transfert progressif du sport vers de nouveaux espaces participe en partie, à la baisse des assistances au stade et au désamour latent entre un club et sa ville.

Entre baisse du pouvoir d’achat, fuite des CSP+, inclinaison pour le sport spectacle et recherche de sensations extrêmes, il est inutile de dire qu’un club comme celui de Tarbes a peu de chances de retrouver son lustre... contrairement à l’économie de la ville qui semble emprunter un nouveau virage depuis quelques années.

IV. Entre espoir et fin des illusions : une histoire de décalage

IV.1. Des choix politiques désormais tournés vers l’innovation

Dans certaines villes moyennes du grand sud-ouest, nous assistons à de nouvelles logiques s’appuyant toujours sur leur ancienne industrie, mais plus en phase avec les règles économiques actuelles. Pau a ainsi investi dans les systèmes informatiques au service du secteur de l’aéronautique (Turbomeca) tandis qu’à Tarbes, l’Alsthom, l’une des dernières usines de la ville, a délaissé son cœur de métier, la fabrication de rames ferroviaires, pour se lancer dans le développement et la fabrication de systèmes électroniques.

Pour Tarbes, il s’agit d’une vraie rupture avec les anciennes stratégies politiques. Les collectivités territoriales participent grandement à cette mutation en finançant la création de laboratoires de recherche (PEARL puis PRIMES), en favorisant les partenariats publics-privés et en permettant des ponts avec les écoles d’ingénieurs locales (ENIT). S’il est encore trop tôt pour penser ces activités innovantes comme le signal d’un tissu économique à nouveau performant, il permet malgré tout d’envisager des jours meilleurs comme le montre l’installation constante de sous-traitants en ingénierie électronique et aéronautique en périphérie de la ville.

La marque « Sud-Ouest » semble également devenir un relais de croissance. En jouant sur le primat de la qualité de vie, certaines villes arrivent à combiner croissances économique et démographique. Tout en s’appuyant sur leurs avantages comparatifs de départ et en se dotant d’infrastructures universitaires déconcentrées, certaines tentent à nouveau d’exister : Agen et Castres dans le secteur pharmaceutique, Biarritz dans les services informatiques, Tarbes et Pau dans l’aéronautique, Albi et Auch dans l’assistance technique et informatique aux banques et assurances,…

Ces initiatives soulignent la volonté des villes moyennes d’exister à nouveau face aux grands espaces métropolitains régionaux et font en sorte que Toulouse, Bordeaux ou Montpellier ne soient plus des cathédrales dans le désert. Mais ce raisonnement apparaît peu transposable au monde du rugby.

IV.2. Le rugby, sport de « nouveaux riches » ou nouveau « sport de riches »

Le rugby n’a pas attendu le professionnalisme pour se développer dans les zones urbaines les plus dynamiques et peuplées. Si l’on repère dans le palmarès des vingt dernières années quelques exceptions (Castres et ses 40.000 habitants ou Biarritz et ses 30.000 habitants), la tendance est paradoxale entre réduction de la taille de l’élite et massification du public. La phase que traverse le rugby actuellement ressemble à celle du foot durant les années 90.

Des patrons de grands groupes industriels et financiers ont succédé à des mécènes en recherche de nouveaux frissons ou attachés à leur club d’enfance. Cette transition n’est pas neutre, le club de rugby devenant une entreprise comme une autre avec tout le vocabulaire qui convient : retour sur investissement, cashflow et autres dispositifs d’optimisation financière. Si la structure de propriété reste somme toute traditionnelle avec des acteurs locaux encore aux manettes du club, la tendance à la domination de la ligue par les clubs les plus riches s’impose. Faut-il même rajouter que du fait de leur meilleure probabilité de se qualifier pour les phases finales du championnat domestique puis pour les compétitions européennes, les clubs riches enregistrent une augmentation constante des droits TV et des revenus de sponsoring et merchandising. C’est un véritable cercle vertueux ou vicieux qui s’instaure, tout dépendant du côté où on se place. Au final, un système à deux vitesses apparaît, entre ceux qui peuvent dégager des recettes d’exploitation élevées tout en bénéficiant encore du soutien de leurs actionnaires, et ceux qui n’ont d’autres choix que de maîtriser leurs charges d’exploitation sous peine de disparaître. Pour ces derniers, le modèle est très (trop ?) fragile comme en témoignent les situations économiques de plus de la moitié des clubs de ProD2 et de la plupart de ceux de Fédérale 1. La dépendance financière vis-à-vis des institutions politiques locales (mairie, département, région) est même devenue un très mauvais signal envoyé à la Ligue et ses organes de surveillance.

Ainsi, l’histoire de la ville de Tarbes est riche de contrastes et d’aléas économiques : une réussite économique indéniable suivie d’un processus de reconversion douloureux se soldant par la disparition du patrimoine industriel et un cantonnement à une fonction de centralités administrative et préfectorale, et plus récemment des tentatives de réorientation ouvrant sur des perspectives plus optimistes. Par contre, le parallèle avec le rugby paraît plus aléatoire tant la version professionnelle de ce sport semble réservée à un cercle restreint d’invités. Que faut-il en conclure ? Que le rugby suit finalement un cycle darwinien basé sur la sélection naturelle et qu’il faut laisser faire ? Ou bien qu’à l’inverse d’une économie qui tue les plus faibles, le rugby ne doit pas oublier ses racines sous peine de s’autodétruire ?

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