Héros malgré eux…

 

« A working class hero is something to be

If you want to be a hero well just follow me »

« C'est quelque chose d'être un héros de la classe ouvrière

Si tu veux être un héros, tu n'as qu'à me suivre » (John Lennon, 1970).

Pour John Lennon, l’ouvrier est un exemple à suivre. Pour une partie de la classe politique, il est une cause à défendre. Pour le sport, il est plutôt un objet sociétal et sociologique. Il est ainsi des légendes issues de prolétariat qui ont fait rêver dans les stades. « Faces d’ivrogne et pieds de biche », Robbie Fowler, attaquant des bords de la Mersey dans les années 1990 ou James Vardy, buteur des Foxes de Leicester plus récemment, rappellent ainsi que l’Angleterre n’est pas le pays de Ken Loach pour rien.

Le working class hero est-il prédestiné à un sport en particulier ? Existe-t-il encore alors que le sport s’est dans son ensemble ultra-professionnalisé ? A-t-il évolué vers d’autres formes en accord avec de nouveaux standards et idéaux-types de la société moderne ? 

1/ Les ouvriers et le sport

L’ouvrage de Hoggart, « La Culture du pauvre », fournit l’illustration d’une époque où sous un même vocable de working class, on englobait toute une population de manœuvres, d’ouvriers qualifiés mais aussi de petits commerçants et d’employés, vivant dans le même quartier, partageant les mêmes loisirs et le même rapport distant à l'autorité. En Grande-Bretagne, les clubs de football sont les premiers produits de la sociabilité ouvrière. Né dans de petites agglomérations, autour des entreprises, des églises ou des pubs, le football est le symbole d’une culture ouvrière autonome, magnifiant les valeurs du travail et les vertus du travailleur, donnant aux premières générations d’ouvriers le sens de l’appartenance à un groupe social et à un territoire particulier. Le samedi, à 13h, dès la sortie de l’usine, les ouvriers partent vers le stade pour assister au match, seul loisir hebdomadaire accessible. C’est aussi une époque où s’étend le mouvement ouvrier, avec symboliquement ce déplacement vers le stade comme une conquête du centre de la ville, une appropriation prolétarienne en lieu et place de la gentrification.

En France, l’industrie automobile est certainement le secteur qui a le plus popularisé le lien entre la vie ouvrière et la pratique sportive. Cette connexion entre institutions ouvrières et patronales a été adoptée par les plus grandes entreprises du secteur dès la fin de la 1ère guerre mondiale. Ainsi, Renault crée, en 1917, le Club olympique des Usines Renault. En 1918, il compte déjà 350 adhérents, répartis en différentes sections, où l'on retrouve football, rugby, cyclisme, mais aussi culture physique, escrime, tennis et natation. Peugeot puis Citroën feront de même quelques années plus tard. Les motivations du sport au sein de la classe ouvrière trouvent leur origine dans la volonté d’un paternalisme sportif au niveau des classes dirigeantes. Au départ, l’idée est de copier le modèle américain au sein duquel la plupart des ouvriers ont leur club et selon lequel la pratique sportive se révèle un vecteur moral rendant le travail acceptable tant d’un point de vue physique que psychologique. Le sport est à l’image du travail : goût pour la lutte franche, ambition collective et respectabilité. Taylor, père du fordisme et des cadences infernales et qui n’était autre qu’un ancien champion de tennis des Etats-Unis, se plaisait ainsi à comparer l’organisation du sport et l’organisation du travail.

Durant l’entre-deux-guerres, le sport comme moyen d’éducation morale bat alors son plein dans les ateliers, avec parfois même la mise en valeur de contributions spécifiques au sport : « le rugby forme l’individu et corrige les caractères (…) la natation fournit des vertus thérapeutiques en assainissant le corps » (tiré des usines Berliet). Ce n’est qu’après la 2ème guerre mondiale que la logique patronale prend le dessus sur la logique ouvrière avec la professionnalisation de la pratique sportive. C’est la naissance ou le développement de clubs historiques comme le FC Sochaux (Peugeot) en France mais aussi à l’échelle européenne avec le FC Bayer Leverkusen (industrie chimique Bayer), la Juventus de Turin (automobile Fiat) ou encore le PSV Eindhoven (électronique Philips).

2/ Le working-class hero, sujet médiatique et politique

La boxe est le sport qui a inspiré le plus de récits sur les transcendances de classes sociales. Le plus célèbre d’entre eux est certainement Rocky, boxeur italien issu de la classe immigrée peuplant les quartiers Est de Philadelphie. De ses films, on retiendra que sa technique plutôt rustre prendra le pas sur la technique fluide d’un noir américain puis sur une machine russe sans âme, le tout au sommet de la guerre froide. Cette caricature à l’extrême est plus à projeter dans un vestiaire de sport collectif pour motiver les troupes qu’à diffuser dans une salle de boxe pour expliquer l’art de l’esquive.

Mais d’autres films, comme « The Fighter » incarné parMark Wahlberg, ont été des succès tant auprès des classes populaires que de la critique aux Etats-Unis. Elle est basée sur l’histoire de l’irlandais Micky Ward, un boxeur blanc issu de l’industrieuse Lowell dans le Massachusetts. La facette « sang et sueurs » tout comme le côté anonyme du héros rappellent comment la présence sur un ring peut se révéler un acte de rédemption, celui du self-made man qui transgresse les barrières à la fois sociales et sportives. La vie de Micky Ward résume aussi les maux de l’époque contemporaine : désindustrialisation et chômage, drogue et isolement social, gangrène de l’argent et égoïsme,… Cette réalité filmée est celle de nombreux boxeurs. Ricky « Hitman » Hatton et Kelly « The Ghost » Pavlik, champions des poids-moyens entre 2005 et 2010, ont ainsi été deux boxeurs très populaires, le premier en Grande-Bretagne, le second aux Etats-Unis. Les deux ont combattu les plus grands comme Manny Pacquiao ou Floyd Mayweather. Ils sont aussi des fils d’ouvriers et incarnent la revanche des « cols-bleus » face aux « cols-blancs »n clivage symbolique des usines automobiles de Detroit du début du 20ème siècle. Le héros blanc de la classe ouvrière est ainsi représenté comme l'avatar idéalisé, doté de qualités « respectables ».

Il est par contre étonnant de constater que les qualificatifs de « classe ouvrière » ou « cols bleus » souvent utilisés comme un attribut négatif, désignent un genre d’autorité morale lorsqu’ils sont appliqués au sport. La lutte pour la « respectabilité » a joué un rôle central dans la pratique de la boxe elle-même et la légitimité de ce sport s'est accrue à mesure que des règles plus rigoureuses et codifiées ont été introduites. Au 19ème siècle, la figure du gentleman boxer offrait une image du sport acceptable pour les personnes de tous horizons sociaux. Dans les sociétés soumises à la violence, notamment aux États-Unis, la boxe représente une forme de violence légitime. En ce sens, le corps combattant du working class hero siginifie lui-même une « respectabilité » de classe, avec en arrière-plan le sacrifice et le travail acharné. Aujourd’hui encore, la boxe est considérée comme un moyen de réguler le comportement des classes inférieures en détournant les individus de pratiques plus incontrôlées et moins réglementées. En 2002, David Blunkett, secrétaire d’Etat à l'Intérieur en Grande-Bretagne, préconisait ainsi la boxe amateur comme un moyen de lutter contre le crime et les comportements antisociaux dans les «quartiers défavorisés».

L’athlétisme a également produit d’autres exemples de la médiatisation du « sportif de classe ». Steve Prefontaine, décédé à l’âge de 24 ans en 1975, est un cas intéressant. La fin des années 60 aux Etats-Unis voit apparaître le mouvement pour les Droits de l’Homme, celui de contestation des étudiants et la vague de rejet de la guerre du Vietnam. Dans le monde du sport, c’est aussi l’image des athlètes John Carlos et Tommie Smith aux JO de Mexico de 1968, le record de home-run de Babe Ruth battu par Hank Aaron, les victoires du tennisman Arthur Ashe ou encore le nombre croissant de joueurs noirs dans les ligues de basket et de football. Dans ce contexte, Steve Prefontaine va personnifier une autre forme de transcendance, non pas celle de la couleur de peau, mais celle des classes sociales. Originaire de Coos Bay, petite ville de pêcheurs et de forestiers de l’Oregon, il fut détenteur de tous les records des Etats-Unis du 2.000 au 10.000 mètres. Les médias s’emparèrent de son histoire pour en faire le prototype du col bleu : dur au mal, travailleur acharné et honnête. Face aux mouvements de la population noire, Steve Prefontaine représentait une sorte d’idéal-type de la société blanche puritaine. Nike repris d’ailleurs son histoire dans les années 90 pour en faire un film, rien d’étonnant quand on sait que son dernier entraîneur n’était autre que Bill Bowerman, un des fondateurs de la marque à la virgule.

Le football s’est également développé face au caractère socialement sélectif de certains sports comme le tennis et le golf, et reste le domaine réservé de la classe ouvrière. A titre d’illustration, le lien que le football anglais entretient avec la culture ouvrière s’est longtemps traduit par la valorisation d’un style de jeu typiquement anglais au sein duquel les joueurs restaient avant tout appréciés pour leur engagement physique, leur résistance au mal et leur dévouement à l'équipe. Cette conception du jeu fit que le courage des joueurs du cru était souvent préféré au talent et à la virtuosité de certains joueurs étrangers. Cet « ouvriérisme » du football anglais peut aussi expliquer en partie la faiblesse résiduelle de l'équipe nationale d'Angleterre…

3/ La fin des ouvriers… et des héros

Les critiques actuelles font souvent allusion au comportement des sportifs tant sur le terrain qu'en dehors. Certains observateurs vont jusqu'à mettre en relation le comportement de plus en plus agressif et déloyal de certains sportifs et une perte de la maîtrise de soi. Ils n’auraient plus l'autorité morale des générations précédentes, ni la discipline irréprochable qui fut un élément essentiel du mythe du working class hero et que l’on pouvait observer au sein de la classe ouvrière

Le cas de la boxe là encore permet d’illustrer ce virage. La résonance de l’histoire d'un combattant ouvrier surmontant les chances d'atteindre les sommets a longtemps été au cœur de leur représentation médiatique. Par conséquent, le boxeur était présenté comme authentiquement ouvrier. Pavlik incarnait ainsi le héros local que l'argent n’avait pas changé, vivant toujours dans une maison modeste avec sa petite amie de longue date et leur fille de 2 ans, un plaisantin décontracté et dépourvu d'ostentation. Hatton était considéré comme un homme ordinaire, profondément attaché à ses racines. C’est ce type de contraste que les médias aiment désormais opposer au « blue chip » De La Hoya. Ce dernier est fabuleusement riche, porte des costumes bien taillés et possède un empire commercial à son nom. C’est aussi le signal d’une autre ère pour la boxe, inexorablement guidée par l’argent et le spectacle à outrance.

L’ultra-médiatisation participe clairement à cette évolution des valeurs et idéaux-types du sport. A l’image du phénomène de téléréalité, l’accès à la renommée passe par de nouveaux moyens, emprunte une autre trajectoire, celle d’être vu et entendu avant d’être talentueux. Au cœur de cette médiatisation et course à la gloire, la professionnalisation extrême et le repérage précoce des talents participe à la mort du working class hero et l’avènement de la « child class hero ». Le cynisme pousserait à affirmer qu’une favela de Rio ou un bidonville de Kinshasa sont plus vendeurs qu’une chaîne de montage automobile ou un chantier de métallurgie lorsqu’il faut raconter la vie d’un ballon d’or ou d’un champion olympique.

Une autre explication est sûrement à rechercher dans la dislocation progressive de la classe ouvrière, surtout par comparaison avec la prospérité de l’industrie entre la fin de la 2ème guerre mondiale et les chocs pétroliers des années 70. Elle est aussi à relier à une forme d’embourgeoisement ouvrier, résultat à la fois de l’amélioration des conditions de travail et de la rareté des créations d’emplois. En effet, la violence du sport contemporain, en particulier le football, est le produit d'une anxiété généralisée qui affecte l’ouvrier de diverses manières. Le travailleur traditionnel plus âgé, confronté à la réalité ou à la menace du chômage peut disposer du cadre familier de son voisinage, de sa famille et de ses collègues ou anciens collègues comme une forme de soutien personnel, culturel et même économique. Mais le nouvel ouvrier « bourgeois », mais aussi la masse des jeunes chômeurs, sont davantage soumis à l'individualisme, voire au chauvinisme, au nihilisme et à la paranoïa nationaliste. Le football, expression de la sphère ouvrière mais devenu une culture pop, est aussi à la croisée des chemins : faire cohabiter ce qui peut paraître contradictoire, à savoir le business extrême et la masse, le public populaire traditionnel et le nouveau public des classes moyennes. Mais avec une érosion forte du secteur industriel, la base potentielle des sportifs issus de cette classe se tarit. Si on y ajoute la diversification quasi infinie dans le choix des disciplines, on peut désormais affirmer que les sports traditionnels de la classe ouvrière (football, boxe, cyclisme,…) ont quasiment perdu leur monopole et que le statut même du working class hero a disparu, remplacé par d’autres incarnations et personnifications de la gloire et de la performance.

On voit bien que le sport se fait le réceptacle de toutes les tensions de la société, à la fois écho et metteur en scène des transformations de la structure sociale, de la place de la classe ouvrière dans la société et la montée des classes moyennes, des tensions de la modernisation ou de la globalisation. Le sport est ainsi devenu « fait social total ». Aussi, un dernier élément remarquable est celui de l’inversion des rôles, schéma selon lequel les valeurs du sport viennent nourrir celles de l’entreprise. L’ancien sportif monnaye ainsi désormais ses talents d’orateur mais surtout de praticien pour expliquer à des cadres d’entreprise les concepts de « team building » ou de « coaching d’entreprise »… ou comment des qualités telles que l’esprit d’équipe, l’altruisme, le dépassement de soi, l’éthique collective, socles de la réussite sportive et dérivées du monde ouvrier, sont redevenues des critères incontournables du management et de la performance en entreprise.