Esthétisme et efficacité, le grand écart ?

A l’heure où les notions d’efficacité et de productivité sont affichées comme les valeurs et idéaux-types du travailleur moderne, quelle place reste-t-il à l’esthétisme, la pureté ou encore l’innocence ? Cette question du « peut-on faire beau et efficace à la fois » a depuis longtemps dépassé le cadre de l’entreprise. Elle a, par exemple, été soumise au monde de l’art et de ses dérives mercantiles. L’univers du sport, soumis aux contraintes marchandes et aux obligations de retour sur investissement mais aussi tributaire des phénomènes d’incertitude et d’aléas, se prête également bien à la question.

Le tennisman Roger Federer, dont certains pensent qu’il a atteint la perfection du geste sans sacrifier à la victoire, en est le parfait exemple. Notre bon Roger dont on a encore du mal à esquisser les limites tant physiques que psychologiques, serait donc l’archétype du sportif moderne, celui pour lequel la beauté du jeu serait actionnable dans la performance extrême.

Mais c’est surtout en discutant avec un ancien international de rugby que l’idée de ce billet d’humeur m’est venue. Si j’ai bien suivi : le French Flair, fleuron rugbystique du Made in France, serait le contraire de la recherche d’efficacité, une sorte d’instinct, une prise de risque à la fois inconsciente et réfléchie. Et justement, depuis quelques années, les experts de tous bords considèrent que ce French Flair est révolu, mort et enterré… Il est d’ailleurs difficile de leur donner tort, si ce n’est de considérer qu’une partie de bourre-pifs dans un pub écossais ou l’agression d’un grand gaillard par sa table de nuit révèleraient une autre forme d’instinct mais dans une dimension plus primaire et désespérante.

Si maintenant on étudie le jeu des All Blacks, modèle de suprématie rugbystique incontestable et incontesté, on constate que la pratique est dénuée de prise de risques, au sens où chaque initiative, chaque mouvement est théorisé, calculé, maintes fois répété à l’image de l’apprentissage d’un recueil de procédures. Le summum actuel serait donc tout l’inverse de l’instinct.

Que faut-il en penser ? Que, à quelques exceptions près, l’efficacité pour la gagne plutôt que le plaisir dans la défaite est devenue le modèle de réussite sportive ? Que l’apprentissage et le dressage sont les moyens les plus sûrs de performer ? Que le flair et l’instinct sont à ranger dans les souvenirs et les livres d’histoire ? 

Une légende raconte qu’un livre des échecs fut créé au 16ème siècle. Au milieu du 20ème siècle, il remplissait une bibliothèque entière au club d’échecs de Moscou, sous la forme de centaines de boites pleines de cartes recensant toutes les parties d’échecs professionnelles jamais disputées. Dans les années 90, ce livre fut mis en ligne et beaucoup virent dans cet événement le début de la fin du jeu. Depuis lors quand deux joueurs s’affrontent, ils ont la possibilité de faire des recherches sur l’historique de leur adversaire : sa réaction dans telle ou telle situation, ses forces et ses faiblesses ou le coup qu’il est susceptible de jouer. En même temps, on dit que si les 15 ou 16 premiers coups peuvent être « assénés » par une simple récitation du livre, arrive toujours le moment où le joueur doit faire face à une configuration de partie qui n’a jamais été vue dans l’histoire. Ce qui signifie que le coup suivant est « hors-livre », le joueur n’a donc plus d’autre choix que de s’en remettre à lui-même.

Cette histoire est plutôt rassurante pour les esthètes du sport. Les exemples sont nombreux dans l’histoire du sport : les inspirations de Zidane, Maradona ou Messi, les shoots « hors-système » de Jordan ou Curry, les dépassements magiques de Senna ou Hamilton, les relances insensées de Blanco ou Campese,… La recherche de la performance peut ainsi être compatible avec le plaisir de la pratique. Pour cela, il faut savoir dépasser la frustration de l’échec, en l’occurrence le prix à payer de l’improvisation.