Le sport, entre modèle d’intégration culturelle et vecteur de repli identitaire

Le sport est souvent vu comme modèle d’intégration culturelle. Idéalement, il engendrerait une situation d’égalité des droits et devoirs entre nationaux et étrangers, et le club sportif aurait alors le devoir de reconnaissance institutionnelle des particularités culturelles. Il est aussi fréquemment entendu que le sport n’est pas la solution à tout, notamment à la question de l’intégration. On peut en effet considérer qu’il existe un processus naturel par lequel les différents groupes ethniques finissent par partager une culture commune et par lequel les immigrés abandonnent progressivement leur modèle culturel d’origine au profit des standards de la société de destination. 

Malgré tout, le sport, par la pratique qu’il induit et le spectacle qu’il produit, revêt potentiellement une dimension en phase avec le phénomène d’acculturation. Il est un instrument favorisant la compréhension mutuelle, la communication et la convivialité, un moyen de lutter contre les différences. Ces rôles sont même accentués par le langage corporel qui surmonte les barrières de l’oral et proposent une activité à laquelle tout le monde peut participer. Cette idée est d’ailleurs largement ancrée dans l’agenda politique comme en témoignent les nombreux programmes d’insertion par le sport mis en place par les gouvernements successifs en France ou ailleurs dans le monde. En même temps, il est facile de le constater, le sport n’est pas toujours exemplaire en ce qui concerne l’éthique et la promotion des valeurs. Il peut amplifier les antagonismes, déchaîner la violence entre pratiquants ou spectateurs, et déboucher parfois sur le repli identitaire. La conception compétitive du sport peut aussi générer des modèles de pensée et de comportement loin de susciter les valeurs d’égalité, de convivialité et de partage.

Ce ne serait donc pas le sport en lui-même qui produirait des valeurs d’intégration mais sa conception et son usage. Quelques exemples peuvent nourrir la réflexion et permettre de juger la capacité d’intégration morale et sociale du sport ou au contraire sa tendance à éloigner les cultures et à retracer les frontières.

1998 - 2010 : le grand écart

L’étendard « Black-Blanc-Beur » avec en fond le portrait de Zidane projeté sur l’Arc-de-Triomphe… Ce 12 juillet 1998, l’équipementier officiel de l’équipe de France ne réalise pas seulement un coup de pub, il « markete » un fait établi, une vérité, une histoire de « notre » foot : du « polonais » Kopa à « l’italien » Platini jusqu’au génial fils de harki célébré ce jour-là, l’équipe de France de foot est d’abord une affaire de mixité et d’intégration.

Un peu plus d’une décennie plus tard, pour une descente de bus avortée et une grève médiatisée en mondovision depuis l’Afrique du Sud, le modèle vole en éclat… On le sentait venir, les slogans ne sont pas faits pour durer, seulement pour masquer des vérités ou l’essentiel… Quelques relents populos, un peu d’opportunisme politique, quelques analyses journalistiques à la va-vite transforment l’idéal de mixité en repère de racailles et de sales gosses, voire de gang mafieux.

L’intégration : une affaire de sport mais aussi de génération

Une image d’Epinal nous renvoie sans cesse la symbolique de l’immigré qui réussit par sa seule volonté de s’en sortir. Néanmoins, il est nécessaire d’examiner les conditions sociales qui favorisent ou freinent l’accès des individus à tel ou tel sport et les facteurs sociaux qui expliquent la réussite d’une infime minorité d’entre eux. Le football, de par son universalité et son fort développement, a été le sport le plus enclin à recevoir les acteurs des classes populaires. Pratiqué à l’origine par l’élite de la société, il s’est ensuite répandu dans les catégories inférieures. Le paternalisme d’entreprise en a alors profité pour en faire un moyen d’encadrement et d’éducation des salariés. Cela a été le cas pour la première génération d’immigrés dans le Nord et l’Est de la France (en particulier les italiens et les polonais).

Les vagues d’immigrants qui ont ensuite gagné la France à partir des années 1960 se sont dirigées vers d’autres lieux de concentration du prolétariat, en l’occurrence les ZUP et les grandes banlieues. Ces conditions nouvelles n’ont pu être favorables à l’émergence d’une élite sportive issue de l’immigration. D’abord l’anonymat propre aux grandes villes implique que le club sportif n’est plus au centre de la sociabilité locale. Ensuite, le rôle du sport dans l’intégration des immigrés a évolué devenir presque contradictoire. Si un enfant possède quelque talent dans la pratique sportive, le sport peut rapidement devenir l’endroit et le moyen d’une assimilation au groupe. Il n’est plus stigmatisé à l’école ou dans son quartier, le sport renverse la norme. En parallèle, le club n’est plus le support institutionnel d’une identité collective fondée sur l’origine : le joueur est seulement recruté et intégré pour son talent.

Patriotisme sportif et fausse mixité

On dit que pour celui qui veut vivre un évènement sportif dans toute sa globalité, c’est-à-dire dans toute sa passion et ses excès, quoi de mieux qu’un derby romain (AS Roma/Lazio), milanais (AC Milan/Inter), stambouliote (Besiktas/Galatasaray) ou argentin (River Plate/Boca Juniors) en football ou une bonne tragédie grecque (Olympiakos/Panathinaikos) en basket. L’enceinte sportive récupère alors son identité historique, celle d’une l’arène.

Le phénomène est assez paradoxal. Le public ne semble faire qu’un autour de son club, de son quartier, transcendant toutes les différences qu’elles soient sociales ou culturelles. On assiste à un rituel fondé sur des métaphores guerrières et des provocations verbales avec pour seul but de renforcer la cohésion du groupe populaire hanté par la crainte d’être dépossédé de son exutoire. En même temps, la notion même de public n’a guère de sens. Des clivages sociaux peuvent quand même apparaître, notamment lorsque l’enceinte est plus grande et plus moderne : les classes populaires se rassemblent dans les virages, les classes supérieures préférant les tribunes centrales voire les loges vitrées et protégées. On peut même observer, dans le cas du rugby par exemple, un découpage plus fin où les spectateurs se regroupent par quartier, collège ou entreprise.

L’intégration déguisée, un alibi moral et financier

Pour faire la promotion et favoriser le développement de sports secondaires dans leur périmètre, des pays comme le Danemark n’ont pas hésité à démarcher puis naturaliser des coureurs de fond kenyans ou comme la République tchèque ou la Finlande à créer de toutes pièces des ligues de basket composées majoritairement de joueurs étrangers. Cette pratique est déjà bien répandue en dans beaucoup de sports Europe comme le démontrent les cas des joueurs brésiliens dans le foot, des joueurs américains dans le basket, des joueurs canadiens dans le hockey… sans compter ceux qui deviennent à terme éligibles pour les équipes nationales.

L’épisode le plus caricatural est certainement celui du Qatar. Depuis quelques années, dans une logique d’exposition du sport de haut-niveau et une volonté de reconnaissance au niveau international, ce pays a créé ex-nihilo des équipes de sport collectif à base de joueurs étrangers à l’occasion de leur participation à des compétitions mondiales (handball, football,…). Le résultat est ambivalent : d’un côté, une réussite sportive indéniable au regard du niveau de départ mais un phénomène d’isolation et de rejet de la part des locaux qui se sentent dévalorisés.

Ce dernier constat est remarquable. Le sport, au lieu de favoriser l’intégration des cultures, nourrit au contraire le sentiment de repli identitaire tant au niveau des nationaux que des étrangers, ces derniers apparaissant comme des mercenaires à la merci du moindre mécène ou sponsor.